Parasite Paradise de Ludovic Bernhardt

Dans le roman La forêt de cristal (The Cristal world, 1978), l’auteur, J. G. Ballard, prend pour décor une forêt tropicale envoûtante dans laquelle les arbres et végétaux se transforment petit à petit en amas de cristal de roche. En plus de subir cette transformation magique, ces arbres progressent lentement en transformant sur leur passage tous les objets et espèces vivantes en sculpture de cristal ; la valeur de ce processus est évidemment attractive pour les hommes et leur soif de pouvoir et de richesse, mais s’apparente plus à un vaste processus de mort, tant le danger et la maladie coïncident avec la pierre étincelante. Ballard, par l’exploration d’un univers de science fiction surréaliste, est de toute évidence fasciné par les puissances luxuriantes – ici, une forêt tropicale – porteuses de magie aux allures paradisiaques, mais porteuse aussi de pathologie au comportement parasitaire.

La littérature, comme le dessin, semblent parfois être habités par des forces antagonistes du même ordre. La promesse mythique d’un certain paradis associé à l’idée de nature, véhiculée par le dessin ou la peinture, peut aussi laisser entrevoir la présence de formes parasitaires qui déséquilibrent cette espérance.

Si les trois artistes Olga Karpinsky, Nathalie Noé Adam et Désirée Wickler ont choisi le titre Parasite Paradise pour leur exposition, c’est certainement parce que leur travail retrouve cette mystérieuse corrélation ; le titre annonce l’idée qu’un parasite, au sens ouvert et métaphorique du terme, s’est immiscé dans l’activité sacrée du peintre. Ici, le parasite n’est pas seulement cet organisme qui vit uniquement au dépend d’un autre, c’est aussi, plus largement, un élément néfaste, malin, contaminant, qui envahit et se nourrit des signes produits. Il faudra ici considérer que les dessins et peintures exposés possèdent eux-même un caractère biologique, en tant que signes graphiques. Les trois artistes concernées par cette biologie du signe et sa relation aux parasitages, proposent une exploration sensible de cet antagonisme. Elles questionnent le «corps étranger», le «vampire», contenu dans l’activité du peintre, tout en y associant un plaisir et un envoûtement propres à la nature et à son efflorescence, comme pour la forêt d’émeraude de Ballard.

Nous savons que la nature a pu être perçue par certains artistes ou penseurs, comme le contexte du paradis ( du Jardin des délices de Bosch au bon sauvage de Rousseau ) et que sa supériorité idyllique est, dans ce cas, placée à l’opposé de la société humaine et de son impureté : l’humain-parasite, l’homme et sa société viciée, celui qui pollue l’harmonie originelle.

Mais nous savons aussi que l’homme a pu percevoir la nature comme une forme de paradis sauvage, et, dans le même temps, a pu se sentir écrasé par le sublime de celleci, avalé par sa dangerosité, soumis à ses caprices démiurgiques, la nature devenant un être terrible et sans pitié. Le romantisme du 19e siècle a largement parlé de cela. Aujourd’hui, à l’heure des catastrophes écologiques programmées et du recouvrement de la planète d’une nouvelle croûte artificielle polluante ( l’anthropocène ), les artistes ont tendance à refuser la nostalgie simpliste d’une nature perdue aussi bien qu’à se désintéresser de l’aspect terrifiant de la nature. Certains explorent la dimension globale de la catastrophe techno-scientifique. D’autres posent leur intérêt ailleurs. Notamment, et cela concerne nos trois artistes, le biologique : la familiarité qu’il y a entre une biologie végétale et animale/ humaine, le biologique dans son ensemble. Je crois déceler dans leur travail un intérêt vif pour les concepts de pathologique et de normal, dans le domaine du vivant. Pour appréhender cette intuition nous pouvons citer le philosophe Canguilhem, celui-ci s’opposant au dogme selon lequel il «existe une identité réelle des phénomènes vitaux normaux et pathologiques». Pour Auguste Comte le pathologique est une forme dérivée du normal. Au contraire, Canguilhem déclare que la maladie est une «autre allure de la vie» ; elle oblige l’homme à vivre une «autre vie, même au sens biologique de ce mot» et impose à l’organisme de modifier ses états précédents. Elle n’y a pas d’identité entre état normal et état pathologique.

À partir de ces conceptions, et en les adaptant délibérément à l’art par pur étirement analogique, nous voyons bien, dans les des-sins de Nathalie Noé Adam, que la vie normale et la vie parasitaire sont questionnées. Chez cette artiste luxembourgeoise la vie végétale et la vie organique humaine luttent en essayant de se distinguer l’une de l’autre, l’une étant le parasite de l’autre. Peut-être sommes-nous dans une conception proche de Comte pour lequel maladie et vie normale sont mis au même niveau. Chez Nathalie Noé, il est vrai que la plante joue un rôle viral et invasif qui déstabilise le vivant humain, tout en affirmant sa luxuriance naturelle.

À l’inverse, chez Olga Karpinsky, ces deux notions paraissent plus opposées. En effet ses gravures montrent une certaine distinction entre le normal et le pathologique, ce dernier renversant l’état normal. Mais aussil’état normal, naturel et délicat, est totalement revendiqué comme un équilibre constitutif de la vie, menacé par des déviances. Une vision étrangement pure du biologique végétal la fait s’interroger sur le pourquoi de l’identité parasitaire du biologique animal/ humain. Ses gravures montrent un goût prononcé pour le raffinement du biologique et sa dimension créatrice.

Chez Désirée Wickler, des environnements nocturnes chargés de mystères denses et bruts semblent contaminer la vie naturelle. Hommes, animaux et arbres, noyés dans l’obscurité, sont engagés dans un magma où le négatif joue un rôle biologique évident, un négatif magique. Le parasite semble étroitement lié à l’environnement, rien ne distinguant l’habitat naturel de la masse ténébreuse. Nature et état «parasitaire» sont entremêlés dans une zone sauvage ensorcelante.

Les dessins, gravures et sérigraphies exposés par les trois artistes sont donc des expérimentations graphiques habitées par des notions aussi difficiles que les états anormaux, déviants, parasitaires et négatifs du biologique, du végétal et/ou de l’humain.

Il reste à définir cette idée de Paradise annoncée par le titre. Nous pourrions comprendre naïvement cela comme l’opposé du Parasite, mais le titre nous indique bien une gémellité des deux termes, lesquels, en anglais, n’ont qu’une lettre pour les différencier (le jeu d’interférence entre le T et le D, le T bousculant, parasitant et effaçant le D, indique bien que gémellité et parasitage sont deux concepts inséparables). Les oeuvres des trois artistes jouent justement avec l’idée élégante qu’il n’y a pas de paradis sans parasite, que le paradis, ce jardin merveilleux aux «productions délec-tables», ce jardin clos réservé au bonheur, ne peut exister sans le parasite (le négatif, le viral, l’invasif, le nocturne) qui viendra se greffer en tant que corps étranger, mais aussi comme son alter-ego. Il est en effet son contraire (un alien, un intrus) mais aussi son jumeau, celui qui s’identifiera à lui au point de vouloir prendre sa place. Cela est très éloigné de l’idée d’un paradis purement virginal; il est, au contraire, lié aux désirs (propres aux processus de vie) de contaminer ce qui est par trop bien protégé. Les images de nos artistes interrogent, chacune à leur manière, cette essence du paradis, de son double désir de jouissance éternelle et de viol inhérent.

Ludovic Bernhardt, conseiller artistique