{"id":2198,"date":"2020-02-24T13:10:01","date_gmt":"2020-02-24T12:10:01","guid":{"rendered":"https:\/\/www.desireewickler.net\/?page_id=2198"},"modified":"2020-05-19T15:56:53","modified_gmt":"2020-05-19T13:56:53","slug":"une-quete-de-sens-fanny-weinquin","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/www.desireewickler.net\/fr\/home\/une-quete-de-sens-fanny-weinquin\/","title":{"rendered":"Une qu\u00eate de sens | Fanny Weinquin"},"content":{"rendered":"<p><strong>Une qu\u00eate de sens<\/strong><br \/>\nFanny Weinquin<\/p>\n<p>La finitude de l\u2019\u00eatre humain et la mort sont les th\u00e9matiques principales auxquelles D\u00e9sir\u00e9e Wickler invite \u00e0 se confronter dans ses danses macabres contemporaines. Entre-deux dynamiques et charnels, les \u0153uvres portent un regard critique sur le monde et la soci\u00e9t\u00e9 au sein desquels \u00e9volue l\u2019artiste. Prenant pour point de d\u00e9part le po\u00e8me Eldorado d\u2019Edgar Allan Poe et l\u2019\u00e9tude socio-culturelle des danses macabres, le projet se d\u00e9ploie \u00e0 travers une exposition de peintures comprenant une installation sonore, un dispositif m\u00e9canique, un livre d\u2019artiste, un catalogue, plusieurs rencontres publiques ainsi qu\u2019une c\u00e9ramique cr\u00e9\u00e9e pour l\u2019occasion en \u00e9dition limit\u00e9e &#8211; une pluridisciplinarit\u00e9 donnant gen\u00e8se \u00e0 une sorte d\u2019\u0153uvre d\u2019art totale.<\/p>\n<p>Le th\u00e8me iconographique de la danse macabre (\u00ab Totentanz \u00bb en allemand) se popularise et se r\u00e9pand surtout \u00e0 partir de la fin du Moyen \u00c2ge. Il se nourrit des temps de crise o\u00f9 la mort est omnipr\u00e9sente \u00e0 travers les \u00e9pid\u00e9mies, famines ou guerres, pour y r\u00e9pondre par un humour \u00e0 l\u2019arri\u00e8re-go\u00fbt amer. Ainsi, des couples sont form\u00e9s par la mort, fr\u00e9quemment repr\u00e9sent\u00e9e sous la forme d\u2019un squelette riant et dansant, et le vivant qui se laisse entra\u00eener par la \u00ab grande faucheuse \u00bb. Suivant une hi\u00e9rachie bien \u00e9tablie, les repr\u00e9sentants du monde cl\u00e9rical et la\u00efque d\u00e9filent du plus puissant au plus pauvre. Souvent accompagn\u00e9es de le\u00e7ons morales, ces danses macabres d\u00e9noncent la vanit\u00e9 des pr\u00e9tentions ou des efforts humains face \u00e0 la mort: les ordres en place sont contest\u00e9s, car la mort, impitoyable, ne fait aucune distinction sociale et touchera tout \u00eatre vivant t\u00f4t ou tard suivant son bon vouloir.<\/p>\n<p>D\u00e9sir\u00e9e Wickler reprend cette all\u00e9gorie de la mort tout en se r\u00e9appropriant et actualisant les codes visuels. Ainsi, elle choisit de d\u00e9nuder ses personnages, les lib\u00e9rant de tout signe d\u2019appartenance sociale et les rendant de prime abord tous \u00e9gaux face \u00e0 la mort. Ce parti pris lui permet de se concentrer d\u2019autant plus sur les attitudes et r\u00e9actions des vivants face \u00e0 la mort. Certains hommes et femmes semblent pr\u00eats \u00e0 s\u2019abandonner \u00e0 leur propre finitude, apathiques, impuissants, drogu\u00e9s et parfois m\u00eame s\u00e9duits par la lib\u00e9ration ultime que leur offre la mort. D\u2019autres refusent de croire \u00e0 la fin, tentent d\u2019en repousser les limites, d\u2019y \u00e9chapper ou encore de combattre la mort obstin\u00e9ment.<\/p>\n<p>Ainsi, cette relation entre la vie et la mort est ambigu\u00eb, \u00e9quivoque, sorte de r\u00e9pulsion-attraction sans issue o\u00f9 la violence extr\u00eame c\u00f4toie l\u2019attirance sexuelle au plus pr\u00e8s. Ces pulsions, D\u00e9sir\u00e9e Wickler les exprime en premier lieu par son geste, un geste sans rel\u00e2che qui cherche les contours les plus justes, vigoureux et anim\u00e9s de ses protagonistes, dont les poses sont directement inspir\u00e9es de la danse d\u2019une part et des sports de combat d\u2019autre part. La grande expressivit\u00e9 des corps constitue une autre rupture par rapport aux repr\u00e9sentations traditionnelles de la danse macabre. En effet, dans les compositions de D\u00e9sir\u00e9e Wickler, les corps se tordent ou se d\u00e9ploient dans des postures tr\u00e8s tendues et agit\u00e9es, en d\u00e9s\u00e9quilibre permanent. L\u2019artiste ne craint pas la rature, l\u2019erreur ou la brutalit\u00e9 du trait, au contraire, car cela permet \u00e0 ses propos de prendre vie, corps, sens et \u00e2me sur la toile. Ainsi, le geste varie du trait brut et expressif aux aplats de couleurs uniformes, tout en incorporant des proc\u00e9d\u00e9s d\u2019illustration tr\u00e8s graphiques et des zones o\u00f9 la couleur d\u00e9gouline plus librement. La d\u00e9marche de remise en question permanente dans laquelle se situe l\u2019artiste se lit notamment aux salissures et griffures inflig\u00e9es aux parties dor\u00e9es de ses toiles. Qu\u2019obtient-on lorsque l\u2019on gratte \u00e0 la surface du beau qui brille, qu\u2019on d\u00e9gage les couches picturales les plus lisses pour r\u00e9v\u00e9ler ce qui se cache derri\u00e8re?<\/p>\n<p>\u00c0 travers le d\u00e9tournement de codes visuels st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9s souvent issus du monde de la publicit\u00e9 ou de la culture pop, tels que ceux de grandes marques de luxe ou de fast-food, D\u00e9sir\u00e9e Wickler d\u00e9nonce les dysfonctionnements de notre soci\u00e9t\u00e9 de consommation. Elle aborde d\u2019innombrables sujets d\u2019actualit\u00e9 tels que le changement climatique, l\u2019\u00e9puisement des ressources naturelles, la crise humanitaire en M\u00e9diterran\u00e9e, le transhumanisme et l\u2019avanc\u00e9e de l\u2019extr\u00eame droite. C\u2019est sur cette toile de fond que se d\u00e9ploie la mort, adoptant des attitudes th\u00e9\u00e2trales et cyniques, portant souvent un masque et se moquant bien du destin de l\u2019\u00eatre vivant tandis que ce dernier \u00e9volue dans un cadre de r\u00e9alit\u00e9 virtuelle, de jeux de fortune, de divertissement et de r\u00e9seaux sociaux qui ne laissent place qu\u2019aux apparences pour fermer les yeux sur la mis\u00e8re, la maladie et la mort. \u00c0 travers ses danses macabres, D\u00e9sir\u00e9e Wickler tente pr\u00e9cis\u00e9ment de susciter des r\u00e9actions, des r\u00e9flexions et de nous faire prendre conscience de nos propres limites.<\/p>\n<p>Il faut garder \u00e0 l\u2019esprit cette qu\u00eate de v\u00e9rit\u00e9 profonde et de sens lorsqu\u2019on aborde le lieu d\u2019exposition d\u2019Eldorado. Le choix du clo\u00eetre de l\u2019ancienne abbaye de Neum\u00fcnster est tout sauf anodin dans l\u2019\u0153uvre d\u2019art totale con\u00e7ue par D\u00e9sir\u00e9e Wickler. En effet, le d\u00e9ambulatoire vo\u00fbt\u00e9 est charg\u00e9 du poids de l\u2019histoire et regorge de secrets imbib\u00e9s dans les murs, pr\u00e9sents sous les pieds des visiteurs, mais invisibles en surface. \u00c0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 l\u2019abbaye \u00e9tait habit\u00e9e par les moines, il s\u2019agissait d\u2019un lieu d\u2019inhumation, de pri\u00e8re et de recueillement. Au cours de son histoire, l\u2019actuel foyer de culture, de m\u00e9diation et de divertissement sera par ailleurs utilis\u00e9 comme prison, comme orphelinat et comme h\u00f4pital militaire avant de redevenir un lieu d\u2019incarc\u00e9ration de 1869 \u00e0 1985 &#8211; servant pendant la Seconde Guerre mondiale de lieu de transfert vers les camps de concentration nazis1. C\u2019est dire \u00e0 quel point le cadre architectural r\u00e9sonne avec la th\u00e9matique de la mort trait\u00e9e par D\u00e9sir\u00e9e Wickler&#8230;<\/p>\n<p>Mises en sc\u00e8ne au sein du parcours circulaire du clo\u00eetre, les toiles de l\u2019artiste ont sp\u00e9cifiquement \u00e9t\u00e9 pens\u00e9es pour ce lieu d\u2019exposition. Les peintures adoptent une forme longitudinale se terminant par un arc en plein cintre et un format faisant directement \u00e9cho aux larges baies vitr\u00e9es qui leur font face, ouvrant la vue sur un jardin am\u00e9nag\u00e9. Proches des vitraux d\u2019un lieu de culte, les toiles comme les fen\u00eatres \u00e9voquent aussi la forme des tombes mortuaires et \u0153uvrent comme des portails qui invitent \u00e0 basculer d\u2019une dimension concr\u00e8te et tangible \u00e0 une dimension plus symbolique et transgressive. La teinte sabl\u00e9e de la couche de pr\u00e9paration picturale, parfois laiss\u00e9e brute, se m\u00eale \u00e0 celle des murs, de sorte que les peintures semblent flotter.<\/p>\n<p>En fonction du moment de la journ\u00e9e, les rayons de soleil p\u00e9n\u00e8trent dans le clo\u00eetre suivant des angles et des orientations diff\u00e9rentes. L\u2019ombre projet\u00e9e sur les danses macabres renforce la grille de lecture symbolique mise en \u0153uvre par D\u00e9sir\u00e9e Wickler. Rappel omnipr\u00e9sent du c\u00f4t\u00e9 obscur et n\u00e9buleux de la vie, des zones d\u2019ombre se retrouvent sur toutes les toiles. Quand elles retracent le pourtour des ombres humaines, elles semblent formuler un lien entre corps pr\u00e9sent et corps absent, un commentaire abstrait de la face cach\u00e9e des choses. Dans d\u2019autres cas, l\u2019artiste pr\u00eate \u00e0 l\u2019ombre une dimension pr\u00e9monitoire par ses contours cruciformes, trap\u00e9zo\u00efdaux comme des cercueils ou bien encore sous forme d\u2019orifices aspirant l\u2019homme vers les abysses. Face \u00e0 ces zones t\u00e9n\u00e9breuses, un autre \u00e9l\u00e9ment s\u2019impose, car qui dit ombre dit lumi\u00e8re.<\/p>\n<p>Dans les peintures de D\u00e9sir\u00e9e Wickler, la lumi\u00e8re est mat\u00e9rialis\u00e9e par des parties recouvertes de fausses p\u00e9licules d\u2019or, qui scintillent d\u00e8s que les rayons du soleil les touchent pour se matifier et dispara\u00eetre quand le ciel s\u2019obscurcit. L\u2019or, symbole par excellence de richesse que poursuit d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment le chercheur de tr\u00e9sor dont il est question dans le po\u00e8me Eldorado d\u2019Edgar Allan Poe, qui donne son titre \u00e0 l\u2019exposition. L\u2019or, qui aujourd\u2019hui encore alimente les fantasmes comme synonyme de r\u00e9ussite mat\u00e9rielle et sociale, alors que face \u00e0 la mort il n\u2019est qu\u2019illusion et mensonge.<\/p>\n<p>Ce n\u2019est pas une co\u00efncidence si les 24 stations des danses macabres sont dispos\u00e9es au sein d\u2019un parcours circulaire sans d\u00e9but ni fin. Tandis que la roue de l\u2019existence tourne \u00e9ternellement, la vie humaine est limit\u00e9e dans le temps, qui s\u2019\u00e9coule de fa\u00e7on impitoyable et in\u00e9vitable. Ainsi, les toiles sont peupl\u00e9es de m\u00e9taphores du temps \u00e0 travers la repr\u00e9sentation de sabliers, m\u00e9tronomes et horloges. Se faisant l\u2019\u00e9cho d\u2019une temporalit\u00e9 vou\u00e9e \u00e0 prendre fin, l\u2019installation sonore mise en place aux quatre coins du clo\u00eetre poursuit le visiteur suivant un rythme saccad\u00e9. La libre r\u00e9interpr\u00e9tation des \u0153uvres baroques d\u2019Andreas Gryphius reformul\u00e9e par la po\u00e9tesse Sophie Reyer et mise en musique par Michael Fischer fonctionne comme une sorte d\u2019incantation, bande son certes discr\u00e8te, mais dont les susurrements r\u00e9p\u00e9t\u00e9s ne l\u00e2chent plus l\u2019oreille.<\/p>\n<p>En qu\u00eate de sens, D\u00e9sir\u00e9e Wickler suscite \u00e0 travers ses \u0153uvres kal\u00e9idoscopiques une r\u00e9flexion sur nos modes de vie et sur notre libre arbitre. Elle n\u2019a pas peur de d\u00e9noncer les paradoxes infinis et les pulsions souvent contradictoires dont se rendent \u00e0 la fois victimes et coupables les hommes et les femmes du 21e si\u00e8cle. Dans son univers dystopique teint\u00e9 d\u2019humour noir, l\u2019artiste remet en question nos certitudes et insuffle une nouvelle vie \u00e0 la mort.<\/p>\n<hr \/>\n<p>1 Michel PAULY \u00ab L&rsquo;abbaye de Neum\u00fcnster et tout un ancien quartier urbain \u00bb, dans Abbaye de Neum\u00fcnster, \u00e9d. mediArt, 2004, pp. 26-53.<\/p>\n<p>avec l&rsquo; autorisation de l&rsquo;auteur Fanny Weinquin<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une qu\u00eate de sens Fanny Weinquin La finitude de l\u2019\u00eatre humain et la mort sont les th\u00e9matiques principales auxquelles D\u00e9sir\u00e9e Wickler invite \u00e0 se confronter dans ses danses macabres contemporaines. Entre-deux dynamiques et charnels, les \u0153uvres portent un regard critique sur le monde et la soci\u00e9t\u00e9 au sein desquels \u00e9volue l\u2019artiste. 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